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En déposant une plainte pour crimes
contre l'humanité, les harkis revendiquent une reconnaissance officielle
des massacres qui ont suivi la guerre d'Algérie.
Les harkis en appellent à la justice
Par
CHARLES TAMAZOUNT
Charles Tamazount est doctorant en droit, diplômé de sciences politiques
et enfant de harki.
Le
mercredi 29 août 2001
Les
harkis, ces Français musulmans qui ont eu un comportement profrançais
durant la guerre d'Algérie, ont-ils été victimes de crimes contre
l'humanité? A cette interrogation, seule la justice pourra répondre de
manière incontestée puisque le Comité national de liaison des harkis a
décidé de déposer demain une plainte pour crimes contre l'humanité
auprès du tribunal de grande instance de Paris. Pourquoi en est-on arrivé
là?
Avant de voir les questions
juridiques posées par cette démarche, on ne peut que constater l'échec
des politiques menées à l'égard des harkis depuis 1962. 150 000
personnes abandonnées à la vindicte du FLN pour être finalement massacrées
après les accords d'Evian; ensuite, pour les rescapés, non seulement le
rapatriement n'était pas prévu, mais il n'était pas voulu par le
gouvernement français. La directive du ministre chargé des Affaires algériennes,
en date du 12 mai 1962, est très explicite sur ce point. Enfin, pour la
majorité de ceux qui ont pu regagner la France, leur destinée fut limitée
à la relégation dans ces fameux et horribles camps qui ne font pas la
grandeur de notre pays. Témoins gênants de la guerre d'Algérie, la
France avait honte de ses harkis. Après une décennie au sein de notre
pays, la grande révolte des harkis de 1975 devait contraindre le
gouvernement français à remettre en cause sa politique à destination
des harkis.
Depuis cette date, les pouvoirs
publics, toutes tendances confondues, ont élaboré et appliqué des
programmes d'action visant à les assimiler comme Français de droit
commun. Au jour d'aujourd'hui, à entendre les harkis et leurs enfants,
ces mesures gouvernementales, dépourvues de volonté politique réelle et
de moyens financiers, ont échoué.
Malgré ces échecs, les harkis
de France revendiquent aussi la reconnaissance officielle du drame dont
ils ont été les victimes. La réponse du gouvernement fut la médiocre
loi du 11 juin 1994, votée à l'unanimité au Parlement: «La République
française témoigne sa reconnaissance envers les rapatriés anciens
membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la
captivité en Algérie pour les sacrifices qu'ils ont consentis.» Nos
concitoyens connaissent-ils ce texte et les harkis sont-ils enfin
reconnus? Et les harkis «ne peuvent se satisfaire de la Journée
nationale d'hommage qui leur sera consacrée le 25 septembre, puisqu'il
s'agit d'une commémoration unique», affirmait récemment le député
PS François Loncle (Libération du 24 juillet 2001).
Dès lors, comment parler d'une
prochaine reconnaissance officielle et réelle du drame des harkis avec un
monde politique aussi divisé sur cette question? Et c'est cette carence
du pouvoir politique qui ouvre aujourd'hui la voie à la justice pour résoudre
ce drame. Les motivations du président du Comité national de liaison des
harkis sont très éclairantes à ce sujet. «Ça fait trente-neuf ans
que nous demandons reconnaissance et réparation. Nous l'avons demandé de
diverses manières: des grèves de la faim, des manifestations... Nous
avons tout essayé et cette réparation et cette reconnaissance ne sont
pas venues. Nous espérons de la justice qu'elle nous rendra cet honneur,
cette dignité et cette réparation», précise Boussad Azni.
De là, la procédure pour crimes
contre l'humanité. Celle-ci n'est pas sans poser de délicates questions
juridiques relatives à son bien-fondé. Les crimes contre l'humanité,
d'application complexe, sont prévus par les accords de Londres du 8 août
1945 relatifs au statut du tribunal de Nuremberg, rendus imprescriptibles
par une loi de 1964 et introduits dans notre code pénal depuis 1994. Au
vu de ces textes, les harkis ont-ils été victimes de crimes contre
l'humanité?
Tout d'abord, la réalité même
du massacre de plusieurs milliers de harkis ne saurait être contestée.
Ensuite, l'existence d'un «plan concerté» visant à la pratique massive
et systématique d'exécutions sommaires, de tortures ou d'actes inhumains
inspirés par des motifs politiques à l'encontre d'un groupe de
population doit être rapportée. En ce sens, le massacre commis par le
FLN avec la complicité des gouvernants français de l'époque, en
quelques mois, à l'échelle de 150 000 personnes et à l'égard
d'individus qui n'avaient pour seul tort que d'être harkis, établit
l'existence du «plan concerté» requis par les textes.
Néanmoins, même si la
qualification de crimes contre l'humanité peut être retenue, l'état
actuel du droit français sur le régime juridique de ces crimes semble
incertain pour s'appliquer au massacre des harkis. En 1993, une
jurisprudence Boudarel de la Cour de cassation, très critiquée en
doctrine, a limité l'application du régime juridique des crimes contre
l'humanité aux seules exactions commises par les nazis et leurs
complices. Leur incorporation dans le code pénal de 1994 ne saurait être
rétroactive et s'appliquer à des faits qui remontent à trente-neuf ans.
Enfin, les décrets du 22 mars 1962 et les lois de 1966 et 1968 portant
amnistie des infractions en relation avec les événements d'Algérie ne
sont pas sans poser des difficultés pour une plainte contre le massacre
des harkis.
C'est à la lumière de cet état
du droit français que pourraient venir des critiques de certains
professionnels de la rhétorique contre la présente plainte. Mais le
droit n'est pas figé; au contraire, il a vocation à évoluer et
notamment sous l'influence du droit international des droits de l'homme.
Les juridictions françaises l'ont récemment démontré dans l'affaire
Pinochet.
Les différents obstacles de
droit interne sur les crimes contre l'humanité (jurisprudence Boudarel et
amnistie) peuvent être levés en faisant appel aux règles et principes généraux
du droit international coutumier. Cela d'autant plus qu'en droit
international un Etat ne saurait invoquer son droit interne pour échapper
à ses obligations.
Depuis 1945, plusieurs textes
internationaux (conventions internationales et résolutions des Nations
unies), dont la France est partie prenante, font référence aux crimes
contre l'humanité et à l'obligation des Etats de les réprimer. Ce
corpus de textes internationaux contribue à la formation et à
l'existence d'un véritable arsenal juridique de droit international
coutumier visant à une répression générale des crimes contre l'humanité.
En conséquence, la doctrine de Nuremberg doit s'appliquer à tous les
crimes contre l'humanité et non pas seulement à certains. C'est en ce
sens que des Etats comme la Belgique se sont reconnu une compétence
universelle pour réprimer ce type de crimes quelle que soit la nationalité
de leurs auteurs ou des victimes. Enfin, les tribunaux pénaux
internationaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda n'ont fait que
s'inscrire dans la continuité de la doctrine et de la justice de
Nuremberg.
Quelle que soit l'issue de ce
procès, cette démarche judiciaire devra être l'occasion d'ouvrir un
grand débat sur l'histoire, le vécu et le destin des harkis issus de la
guerre d'Algérie. Ensuite, ces derniers pourront retrouver la place qui
aurait toujours dû être la leur au sein de la nation. Il en va du devoir
de mémoire, de la République et de l'égalité des droits.
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